Peut-être serais-je restée au pays si...

Depuis quelques jours, je suis pensive à propos de tout ce qu'on vit en terre d'asile et tard le soir, je me demande bien ce qui manque pour qu'on puisse avoir envie de rentrer ? Parce que si on avait le choix, qu'aurait-on fait ? Moi, je pense que je serais restée près des miens, mes amis, ma famille, mon amour. Je serais restée, si...



Go Home, un film de Jihane Chouaib (2016)

J'ai regardé un documentaire d'archives de l’INA qui traite de l'immigration dans les années 60 et j'y vois un Portugais qui a laissé un bon emploi dans son pays pour devenir simple ouvrier en France. On lui demande s'il aurait fait ce métier chez lui, s'il resterait en France si ça continue ainsi et qu'il ne retrouve pas son statut. Il a été contraint de dire oui. On lui a ensuite demandé s'il choisirait la France ou le Portugal s'il avait ce qu'il voulait comme situation, il a répondu sans hésitation : « chez moi ». Et depuis, ça me taraude. Depuis toute petite, je ne me sentais pas à ma place dans mon pays. J'ai un sentiment horrible d'être bridée, frustrée et condamnée à me conformer à ce que devient mon pays. Condamnée à me taire en tant que femme, à baisser le regard dans la rue, à courir pour rentrer avant le maghrib. Tout ça a fait que j'ai toujours nourri une sorte de haine envers cette société. J'ignore si c'est le pays, les gens, la culture ou la religion. Très honnêtement, je ne sais pas ce que j'aime le moins, mais le tout a fait que j'ai fui mon pays et depuis que je suis partie, je sens que je revis. Pourtant je vis choses très simples, comme me promener dans le parc, voir des amis après le travail, sortir dîner le soir et pouvoir rentrer seule à pied jusqu'à chez moi. Sans peur ni quelconques palpitations. Sans devoir être raccompagnée. Sans me sentir surveillée ou jugée pour ce que je fais, ce que je porte, ce que je dis, ce que je suis. Alors je me demande bien ce qui manque pour qu'on puisse avoir envie de rentrer ? Parce que si on avait le choix, qu'aurait-on fait ? J’ai bien réfléchi, et aujourd’hui je pense que je serais restée près des miens, mes amis, ma famille, mon amour. Je serais restée si je n'étais pas obligée de mentir à ma famille pour rentrer plus tard. Je serais restée si je pouvais m'affaler sur le gazon en plein centre d'Alger, pour rire à haute voix avec mes amis, filles comme garçons. Je serais restée s'il n'était pas interdit d'aimer et que je pouvais serrer mes copains, cousins et frères dans la rue sans qu'on nous dévisage. Je serais restée si je pouvais voyager sans crainte dans mon pays, que je pouvais me déplacer plus facilement et plus simplement d'une ville à l'autre sans peur d'être agressée parce que je suis une femme seule, sans protecteur. Je serais restée si on pouvait simplement vivre tous ensemble, baignant dans notre culture si chaleureuse et hospitalière. Là où des femmes en jupe se mélangeraient dans la foule, entre hayek, foulards et shorts. Là où les terrasses de cafés seraient remplies de jeunes et de mixité. Je serais restée, si on était plus tolérants et sans doute plus heureux.


Quand j'y pense, je suis triste et nostalgique. Même si je trouve que c'est tout de même curieux d'être nostalgique d'une vie qu'on a même pas eu, non ? On est condamnés à vivre ainsi, étranger dans sa patrie, étranger dans son exil. J'aurais aimé ne pas avoir à apprendre les coutumes d'autres pays pour essayer de m'intégrer plus facilement. J'aurais aimé grandir et m'éteindre là où je suis née. Mais j'ai l'impression que ce pays n'est pas le mien et qu'il ne le sera jamais. Pas comme je suis aujourd'hui. Pas comme il est à présent. Ni lui, ni une partie de sa population. Et tout cela m'effraie beaucoup pour son avenir.


Suis-je donc la seule à éprouver de la gêne ou de la honte lorsqu'on me demande si, après mes études, mon stage ou autre projet, je compte rentrer « chez moi » ? La plupart du temps c'est une question spontanée de collègues ou d'amis d'ici. Je suis sure que c'est naïf et sans arrière pensée, mais je me sens tellement confuse de dire que non. Dire que je ne veux pas. Que je ne peux pas. Parce qu’après, s'ensuit la question de : « pourquoi ? ». Ce florilège de sentiments rejaillit à chaque fois. - Pourquoi ? - Parce qu'on m'y contraint. Parce que je ne peux plus y respirer… Mais ce n'est pas quelque chose que les gens d'ici comprennent, à moins de ressasser tout un quotidien de moments désagréables, de contraintes et de frustrations, d'injustice et d'intolérance.

Et là encore, une autre phrase retentit comme un glas : - Mais pourquoi vous ne changez pas ça ?

- Oh, si vous saviez… Écrit par Herzfrost