Étudiantes immigrées maghrébines, ou le fantasme de l'excellence

La France est l’un des premiers pays européens non anglophones qui accueille des étudiants étrangers. D’après des chiffres récents de Campus France, sur l’année universitaire 2019-2020, le Maroc et l’Algérie faisaient partie du top 3 des pays avec un nombre d’étudiants en augmentation (respectivement 43000 et 29000 étudiants. La Tunisie perd quelques places avec seulement 13000 étudiants). Le genre n’est pas précisé. Il est important de savoir quelle part représentent les femmes parmi les 20% d’étudiants étrangers (marocains et algériens). On parle de “fuite des cerveaux” mais on ne parle pas de la pression que subissent ces étudiantes ou doctorantes une fois arrivées à destination. À travers mon expérience personnelle mais également de quelques constats concernant la culture maghrébine, je vais tenter de répondre à des questionnements et d’en poser également sur le sujet de la perception de l’exil des étudiantes qui traversent la Méditerranée.

Goucem, dans Vive Laldjérie de Nadir Moknèche (2004)

Partir pour étudier, c’est ne fuir ni la guerre, ni la famine mais quitter les siens, ses amis et ses habitudes. On se retrouve, souvent à des milliers de kilomètres, à devoir essayer de se reconstruire en déconstruisant les traditions, les idées, l’héritage d’un pays natal, d’une nation qui nous a vu naître et grandir. Partir pour étudier c’est aussi partir à la quête du savoir. Cela me fait repenser aux derniers mots du regretté président algérien Mohamed Boudiaf qui disait que « les autres pays nous ont devancés par la science et la technologie ». Ces paroles résonnent en moi. Il faut être humble, curieux et attentif pour s’intégrer sans perdre son identité. Lorsqu’on va étudier à l’étranger, on ne sait jamais si c’est une étape provisoire ou définitive. D’un côté, il y a nos parents qui nous font confiance et comptent sur nous; ils s’investissent presque plus que nous et veulent nous donner les moyens de revenir pour améliorer les conditions du pays. Mais de l’autre, il y a nous, jeunes étudiants qui, fatalement, goûtons à la liberté, au voyage, aux nouvelles rencontres et c’est là qu’on a du mal à revenir en arrière malgré le manque, la nostalgie et nos proches qu’on veut rendre fiers. Et puis il y a aussi des conditions, pour nous les femmes. Lorsqu’on est une jeune femme algérienne, on n’a pas le droit de faire la moindre erreur de parcours. La pression de l’excellence se ressent de manière encore plus intense, à l’école comme à la maison. Même notre apparence physique est le sujet principal des débats de société. Une femme se doit donc d’obéir car elle est l’espoir de ses parents, si ce n’est du peuple entier envers lequel elle se sent responsable. Dans cette forme d’exil, il y a une démonstration des inégalités sociales. Pour certaines, partir pour accéder à la culture, l’art et s’inscrire dans de grandes écoles est un réel privilège tandis que pour d’autres, venir étudier en France ou dans un pays occidental est le seul moyen de fuir la misère, le poids des traditions, le mariage ou le harcèlement. Parfois, on tente de nous convaincre de rester parce que « ce ne sont pas les universités qui manquent en Algérie ». Mais malgré tout, celles qui peuvent partir le font, souvent en culpabilisant, pensant qu’elles trahissent les valeurs, les idées et le patriotisme dans lequel elles ont baigné depuis l’enfance.

Goucem, dans Viva Laldjérie de Nadir Moknèche (2004)

Plus les années passent, plus les confrontations à la solitude, à la détresse et aux difficultés quotidiennes s’accentuent. Cependant, on supporte, on subit, on reste. Simplement parce

qu’on s’y habitue, à cette illusion du bonheur et de l’indépendance. J’ai le sentiment que lorsque ces femmes passent d’un environnement rassurant et familier à une frénésie citadine où leur survie dépend d’elles-même, elles développent des mécanismes de défense et ce, de façon quasi inconsciente, comme une intériorisation de leurs peurs ou de celles de leurs parents. Je crois aussi qu’on ne parle pas assez des traumas causés par une séparation familiale brutale, ni des attentes qu’ont beaucoup d’étudiantes maghrébines immigrées qui, sans cesse, doivent faire leurs preuves, être ambassadrices de leur pays tout en sauvegardant l’honneur de la famille grâce une morale irréprochable. Mais la morale imposée ne suffit pas, il faut en plus être une femme instruite et diplômée pour espérer se faire entendre. L’accès aux études supérieures pourrait être considéré comme un puissant moyen d’affranchissement qui permettrait de se détacher d’une société patriarcale. En faisant mes recherches personnelles, j’ai déniché quelques articles de sociologie qui traitent de l’aperçu de la migration étudiante algérienne en France dans les années 2000. Sans surprise, j’ai remarqué que le sujet de la pression à l’excellence des étudiantes immigrées n’y est pas vraiment abordé hormis quelques chiffres plutôt intéressants. On apprend par exemple que sur un échantillon de 210 étudiants ingénieurs à Alger, pour la question : « souhaitez vous continuer vos études à l’étranger ? », le ratio des filles ayant répondu « oui » était 1,5 fois plus important que les garçons. Qu’est ce qui pousse ces jeunes étudiantes à vouloir quitter leur pays ? Est-ce que le fait de suivre un parcours exigeant dans un milieu très masculin (l’école d’ingénieur) aggraverait le machisme ambiant ?

Fifi et Goucem, dans Viva Laldjérie de Nadir Moknèche (2004)

J’observe la plupart du temps que les jeunes filles studieuses sont encouragées à poursuivre des études universitaires longues parfois très spécialisées, ce qui peut sembler en apparence, être une démarche progressiste. Étrangement, le paradoxe algérien fait qu’à la fin d’un parcours excellent, l’issue est souvent le mariage, puis la grossesse et le diplôme tristement rangé dans un tiroir pour se consacrer à l’éducation des enfants. Car dans un monde parfait où les droits des femmes seraient acquis, le choix d’arrêter ses études ou son travail pour privilégier la vie de famille s’imposerait comme un choix éclairé et conscient.

Je me souviens d’une phrase que ma mère me répétait, dans un climat post-décennie noire en Algérie : « El horba tselek » autrement dit « l’exil sauve ». Alors, je me demande de quoi, ou même de qui devons-nous nous séparer pour nous sauver nous-même ? Notre avenir serait-il donc réellement plus prometteur en occident ? Je ne saurai pas y répondre après une dizaine d’années d’exil. Peut-être même que je ne le saurai jamais. En tant que jeune étudiante immigrée algérienne, je jongle encore entre mes souvenirs et mon envie de liberté. Mais ces mots devaient être partagés pour qu’enfin, je puisse m’en extraire, histoire de ne plus les garder pour moi.

Écrit par M.Z

 

Pour aller plus loin : Les conversations Dialna - La pression de l'excellence avec Zoulikha Tahar et Selma Sardouk